Fallait pas l'inviter
La fin de la Guerre d'Algérie a préparé le terrain à l'éclosion de cette marée noire idéologique. Illustration :
Née à Madagascar, alors DOM, donc française issue d'une mère française et d'un géniteur malgache, ma couleur de peau donne plus dans le blanc cassé que dans la pâleur d'albatre des nordiques.
J'arrivai à Paris en 1963, surprise de voir autant de personnes de type caucasien et si peu de noirs. Habituée à l'incroyable mélange de Madagascar et des Mascareignes, j'étais un peu surprise par cette monochromie.
Le cauchemar commença à l'école, dans le XVIème arrdt de Paris, peu réputé pour sa mixité tant sociale que raciale à l'époque.
Je l'ignorai mais le contexte était lourd car la france n'avait pas encore cicatrisé de sa guerre avec les indépendantistes algériens et l'arrivée massive des pieds noirs.
J'avais 4 ans et demi, aucun a piori sur quoi que ce soit mais dès la première récréation j'allais rencontrer un travers humain auquel je n'étais pas préparée ; le racisme.
Ils étaient 5 ou 6 de mon âge, propres sur eux, enfants de la bonne bourgeoisie parisienne qui les avaient mis dans cette école pilote où on commençait l'anglais dès la maternelle. Chicos l'endroit. La ronde se forma, et main dans la main ils se mirent à tourner en hurlant : "hou la bougnouleue! hou! la bougnouleue"..
L'intervention (molle) de la maîtresse mit un temps infini.
En rentrant à la maison, je demandais à ma mère "C'est quoi bougnoule maman ?" Et vlan ! je pris une baffe pleine poire ! Bon, je ne savais toujours pas ce que cela signifiait mais au moins j'avais retenu une chose : c'était un gros mot. Réponse similaire quand je demandais la signification de melon et ratonne.
Je ne sais plus combien de temps durèrent les insultes, les coups, les poignées de cheveux arrachées et la tête dans le sable. Longtemps, trop longtemps.
J'étais en train d'apprendre quelque chose de totalement inconnu pour moi : le racisme, le racisme anti-français. Ma partie "blanche" commençait à me faire horreur car je ne voulais pas ressembler à ça et je me sentais profondément solidaire de tous ceux qui étaient "différents". Bien évidemment à l'époque j'aurais été incapable de le formuler ainsi mais c'est pourtant ce qui se passait. A tel point que je me mis à n'utiliser que le malgache pour m'exprimer à l'école.
Je finissais par adorer que l'on me mette en quarantaine : on me foutait la paix pendant ce temps. Ce jour-là, j'étais en quarantaine.
Il s'appelait Frédéric. Je le revois encore : cheveux châtain coupés en brosse, un peu enrobé, des bonnes joues, une bouche en cul de pintade et des yeux vifs, noirs, porcins. C'était mon tourmenteur en chef.
Je suis là, assise sur le rebord en ciment du bac à sable, je ne bronche pas, j'ai pas envie d'exciter porcinet. Je crois peut-être que si je ne bouge pas, il ne me verra pas. Mais il avance en roulant ses épaules, avec son petit sourire méchant, ennivré par le regard admiratif des autres. Et soudain, l'attaque : il m'attrape les cheveux, me fait basculer en avant et je me retrouve la gueule dans le sable.
Mais aujourd'hui est différent, aujourd'hui j'ai quelque chose qui a mûri en moi, une bête hideuse à deux visages : la haine et la violence.
Je me redresse d'un bond et lui fait face. Il est grand ce connard. Et brusquement je le chope par le col de sa blouse et trouve un élan inattendu.
Le coup de boule part, vipérin, violent, hargneux. Il y a un bruit que j'entends encore en tapant ces mots, le bruit de son pif qui vient d'éclater.
Je vais pour frapper une deuxième fois car j'ai envie de le tuer, vraiment mais il s'écroule comme un tas de saindoux. Le sang gicle, j'en ai sur les pompes, il en a sur sa blouse et il y en a plein le sable. Je me tourne vers les autres petits blancs qui ont arrêté de ricaner. J'ai versé le premier sang mais suis prête à continuer.
Ma mère sera convoquée et prendra ma défense. Je lui en veux de n'avoir pas bronché plus tôt, d'avoir laisser faire. Mais de ce jour là, plus personne ne m'a insultée et quand j'intègrais la primaire, avenue de Versailles, ma réputation m'avais visiblement précédée. La mixité raciale y était plus importante (relativement) et dès q'un(e) élève était en butte à des attaques raciales dans la cour, on venait me chercher. Et je cognai, le plus fort possible. J'avais appris la haine.
Les années m'ont enseigné la sagesse et la réflexion. Je ne cogne plus mais j'ai appris à détester ces comportements, dont je fais encore les frais. Et à comprendre (sans les admettre que ce soit clair) les dérives actuelles de notre société.
La haine engendre la haine, le cercle est vicieux et nous sommes au centre. Nous sommes dans l'oeil du cyclone.
FRANCOiS LE FRANCAiS COMPiL