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Fallait pas l'inviter

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Comment j'ai tué ma mère

Ce soir là, l'ambiance à la maison était tendue, dès le retour de notre père. Il y avait de l'eau dans le gaz.
Bien sur, ce n'était pas la première fois. Ce sera la dernière.

Je ne me rappelle plus comment ça a commencé mais je me souviens qu'il fut question de papier pour la Sécu. Probablement quelque chose que maman avait oublié de faire...
Mais maman n'était pas du genre à se laisser faire et répondait, agressive et en colère. Cela durait, durait. Quand l'un arrêtait, l'autre revenait à la charge et avec l'âge, je sais aujourd'hui que se réglaient ce jour là de vieilles rancoeurs, des choses qui n'avaient pas été dites.

Nous évitions le séjour, la zone de conflit et je m'affairais autour de mon petit frère qui commençait à devenir nerveux à son tour. Pauvre petit bonhomme de 3 ans qu'une gamine de moins de 7 ans essayait de tenir à l'écart du danger que peuvent parfois représenter les adultes.

Il y eut une trève qui dura... je ne sais plus, une heure ? une demie heure ?

Et soudain, la querelle reprit mais encore plus violente, avec une chose en plus, de la haine. Maman était instable et violente. Quand papa la gifla, elle empoigna une statuette ramenée d'Afrique et lui balança pleine poire. Tout partit en vrille. Je ne sais plus vraiment ce qui se passa ensuite. Je me souviens de mon petit frère qui avait faim et que je fis manger.

J'entendis mes parents qui déplaçaient le champ de bataille au premier.
Serge Gainsbourg chantait Initials BB à la radio. La nuit était tombée mais je ne savais pas quelle heureil pouvait être.

Papa vient nous chercher "Monte dire bonne nuit à ta mère".
Maman était dans le cabinet de toilette. Elle avait les yeux rouges, presque hors de la tête. Son visage aussi semblait cramoisi. Je la regardais, elle se regardait dans le miroir. Nous devions voir la même chose mais j'avais peur. Je n'avais jamais vu un telle violence, sauf lors d'une manif à Majunga, mais jamais dans une famille.
Elle s'est aspergée le visage d'eau puis je me le rappelle parfaitement : elle a pris le verre sur la tablette, le Nozinan (un somnifère) et à soigneusement compté les 25 gouttes quotidiennes. J'étais là : 25... pas 30 ou 20.

Elle m'a embrassée "Ce n'est rien, c'est fini. Couche ton petit frère et va au dodo".

Je suis redescendue. Mon frère était resté seul je crois.
Se passa-t-il beaucoup de temps ou pas ? je n'en sais rien mais le cauchemar repris, des bruits, des chocs, comme si on balançait des sacs. Et maman qui me criait : " Va chercher Madame Buant ! Va la chercher ! Vite".
J'étais accourue au pied de l'escalier, prête à sortir en cavalant mais la voix de papa cassa mon élan "Reste ici ! n'y va pas" " Vite chérie, va chercher Mme Buant".

La radio jouait toujours. The Day of Pearly Spencer, de David Mac Williams.

Oh mon dieu ! c'était affreux ! j'étais là, tiraillée entre ces deux autorités, ente deux sentiments. Je sentais que ma maman avait besoin que j'y aille mais j'avais aussi appris à ne pas désobéir à mon père. Puis à nouveau le silence est revenu et j'éprouvai du soulagement. Mon père descendit, et me dit que nous allions dormir chez la voisine : "Maman doit se reposer".

Le lendemain matin, à mon réveil je découvris ma tante, venue de Paris.
Elle pleurait. Elle m'annonça que Pépé et Mémée étaient là aussi : ce devait être grave, on ne les voyait plus que de loin en loin.

Ma maman était morte.
A 7 ans, ça ne veut pas dire grand' chose, ce n'est pas vraiment concret même quand on a joué avec le corps d'une chauve-souris pendant la récré.

Lorsque je revins à la maison, les gendarmes parlaient à papa.
Toute la famille était là, pleurant ou arborant les mines de circonstance. Mon père se leva et lui et sa mère m'accompagnèrent dans la chambre.
On me força à embrasser ce visage froid, violacé, aux yeux obstinément fermés.

La veille elle était avec moi, le lendemain matin elle était là, allongée, parée pour être enterrée, avec son petit dahlia entre les mains.
Je ne comprendrai que bien plus tard combien ce fut rapide, très rapide.
Je sus aussi plus tard qu'il y aurait du avoir une autopsie mais qu'il ny en eut pas.

Je sus plus tard que la couleur violacée n'est pas la couleur normale d'un visage. Que le Nozinan ne tue pas aussi rapidement... Que le suicide est curieux en la circonstance. Et ce n'est pas l'histoire rocambolesque de mon père quant aux circonstances de la mort de maman qui me convaincra que tout ça fut normal : à mi route de l'hôpital, il constate qu'elle est morte à l'arrière de la voiture et fait demi tour pour rentrer tranquillement ???

Alors le poison de la suspicion s'est installé en moi. Chaque fois que je lui parle, je suis pleine d'une terrible nausée car je n'ai que 1 à 5 % de doute.

Mais je suis sur d'une chose : si j'avais obéi à maman...
Et je n'ai rien fait. Je l'ai tuée, par lâcheté.

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