Quant j'arrivai en France fin 1962, ce fut avec appréhension.
Changement total de vie.
On m'avait dit que j'allais avoir une nouvelle mamie, un nouveau papi puisque maman allait se marier avec papa.
Nouvelle vie...
Je suis dans les bras de la dame brune qui m'a consolée dans l'avion (je ne savais pas encore son nom : Dalida) ; nous descendons la passerelle, cette passerelle qui m'amène dans cette nouvelle vie que je détesterai très vite.. Arrivée sur le tarmac d'Orly, ma mère me reprend dans ses bras et la dame brune me fait un dernier bisou avec des mots qui roucoulent.
Je hurle. Je ne le sais pas encore, mais je prends de l'avance sur tous les hurlements que je tairai.
Ils sont là, mes nouveaux grands parents. Elegants et un peu figés, habillés dans un sourire-grimace qui ne me dit rien de bon. Elle, elle a la bouche toute rouge, un rouge qui me déplait, trop rouge, trop gras et elle me le colle sur la joue, mimant l'extase.
Lui, il a un sourire de tirelire, des lèvres fines, fines. Il n'a pas la gentillesse de mon pépé sur le visage. Et j'aime pas sa voix, j'aime pas ses yeux anormalement bleus. "Bonjour ma jolie".
Je ne parle pas. Je ne veux pas les enbrasser. Je ne les aime pas.
Je ne le sais pas mais je ne les aimerai jamais.
Je me retrouve dans ce monde nouveau qui me terrifie : il fait froid (on est en novembre), il n'y a que des immeubles gris qui cachent un ciel de la même couleur. Pas de soleil. Pas d'enfants qui courent le cul à l'air dans la rue. Pas de noirs au verbe haut et au sourire permanent.
Pas de "ramatou" (bonne, en malgache probablement une déformation de "ramasse-tout"?), pas de cuisinier.
Dans l'appartement, très XVIème arrondissement, il est interdit de courir, interdit de chanter trop fort, interdit de danser, interdit, interdit, interdit.... Interdit d'enlever ce fichu jupon amidonné qui me gratte les cuisses, interdit d'enlever ses affreuses soquettes de dentelle ridicule qui me compressent les pieds, que j'ai pratiquement toujours eu nus.
Les jours passeront, j'ignore combien, sans que j'apprenne à aimer cette existence et ces gens. Je ne les déteste pas encore mais je ne les aime pas.
C'est arrivé un matin. Très tôt, à l'heure où tout le monde dort encore, comme moi.
Dans mon sommeil il se passe quelque chose. Mon corps m'envoie des signaux que mon cerveau ne décrypte pas encore. Quand enfin j'ouvre les yeux, il est là.
C'est le Croquemitaine.
Il écrase sa main sur ma bouche, en souriant. "Chut! fait pas de bruit ma jolie. C'est un secret. Et ta maman ira en prison si tu parles".
Je comprends "secret" et "prison". Je comprends qu'il se passe une chose laide, moche et sale mais je ne sais pas quoi.
A 5 ans, il est des choses que l'on perçoit, vaguement, le sexe, la mort, mais qui nous dépassent, qui n'ont pas de vraie substance.
A 5 ans on sait juste une chose : les parents ont tout pouvoir. Parceque les parents savent tout, et que les enfants doivent obéir. Pareil pour les papis.
Le croquemintaine n'a pas forcément besoin de vous enfermer dans une cave, ou une pièce secrète.
Il vous enferme dans une prison plus verrouillée qu'un coffre. Les serrures sont la honte, la culpabilité et la peur. Car le croquemitaine n'a jamais tort, c'est votre faute : vous êtes une allumeuse.
A 5 ans ou à 15, peu importe pour le croquemitaine. Et il vous condamne au silence, pour que maman n'aille pas en prison, pour qu'on ne vous jette pas des pierres. Il vous condamne au dégoût de soi. Il vous condamne à la misère sentimentale à perpétuité.
Qu'importe que les années passent, c'est trop tard pour parler, trop tard pour dénoncer parceque finalement, on a réussi à se convaincre de sa propre responsabilité. On ne sait pas vraiment en quoi c'est de sa faute, mais on finit par le croire.
Et c'est là, toujours caché quelque part, même quand vous pensez avoir enterré ça bien profond. Un mot, une émission, n'importe quoi vient ressuciter le croquemitaine.
Mon rapport avec la gent masculine en a probablement été durablement affecté.
Surtout que dans cette nouvelle famille, j'allais découvrir qu'on est croquemitaine de père en fils.